Les dents stridentes du ramadan (deuxième partie) 2


Atelier du couturier Moukaila Cissé Hamed. à Djélibougou Doumanzanan(Bamako)

Atelier du couturier Moukaila Cissé Hamed. à Djélibougou Doumanzanan(Bamako)

Les couturiers face à la pression des femmes.

Pour cette deuxième partie des dents stridentes du Ramadan, j’ai fait un tour à l’atelier de Moukaila Cissé Hamed. Couturier exerçant à Doumazana Petit Paris, (Djélibougou Bamako).

Mon arrivé sur les lieux a coïncidé avec la présence de deux femmes. Il était huit heures du matin. D’une mine pas du tout intéressante à voire, reflétant la fatigue occasionné par le manque de sommeil (déjà à quelque jours du début de ce championnat de nuit blanche pour lequel il aurait dû se préparer), l’un des apprentis d’une façon nonchalante, me fit asseoir sur une chaise, pour ensuite reprendre le nettoyage des lieux avant que le patron n’arrive. Quelques minutes après, ce dernier est enfin là. Il gare à peine sa moto que les femmes s’acharnent sur lui avec cette technique d’expression qu’elles font passer pour de la plaisanterie mais qui en réalité camoufle une véritable mise en garde. L’une commence:  « Hamed, voici le pagne pour lequel, je t’avais appelé la dernière fois. Le ramadan a commencé il y a seulement quelques jours. Cette année, tu ne me diras pas que c’est moi qui ne l’ai pas envoyé tôt. Tu n’auras pas d’excuses c’est clair. Alors, finis mon complet sinon ça va chauffer oh! »  Une autre : « Hamed, j’ai durée ici dèh ! Depuis 7 heures, je suis là, demande à tes apprentis (comme si quelqu’un avait dit le contraire).En tout cas voici mon pagne, fais vite cette année là dèh, sinon…Hum ». Comme toute attente, il les rassure en ces termes: « OK, OK, j’ai compris, ne vous en faites pas, je ferai de mon mieux. Incha Allah, tout le monde sera satisfait dans une ou deux semaines. »

-Quoi! Deux semaines wa! S’exclama la deuxième femme. Voilà, ça recommence encore. Après c’est pour dire trois ou quatre.

-Hééé pardon, calme toi! Je t’ai dis que ton travail sera achevé dans deux semaines maximum, tu aimes trop les histoires toi là, répliqua-t-il avec un sourire aux coins des lèvres.

-Ce n’est pas une question d’aimer les histoires ou pas oh. Tu as intérêt à le finir vite en tout cas.

-D’accord, d’accord, j’ai compris.

Le couturier est habitué à cette ambiance. Il connait trop les femmes et leur bouche. Pour avoir la paix afin de mieux respirer, mieux vaut ne pas les contredire. Comme le diraient les Bambara : « C’est dire NON! qui est source de conflit.» La pression des dames avait fait qu’il n’avait pas tout de suite remarqué ma présence. Du coup :

-Jeune homme ça va ? Mes femmes là me fatiguent trop, désolé.

-Pas de quoi.

-Ok excuse-moi, je finis avec elles, et je viens pour notre entretien.

-Pas de problème.

Après les avoir libérées, suite à un autre tohu-bohu, commença enfin notre entrevue.

Bien qu’étant à sa quinzième année dans le métier, le trentenaire n’a pas caché le stress qu’il ressent à chaque fois que le ramadan approche. Si pour certains c’est un mois de repos, pour lui et ses collègues dit-il, c’est celui du coudre “comme jamais“. Un mois de pression, de dur labeur, de nuits blanches.

Les raisons de ce stress selon le couturier :

« Pendant le ramadan les commandes sont nombreuses. Les femmes sont exigeantes aussi. Je bosse de huit heures à quatre heures du matin. Je dors à peine, moins de trois heures de temps, car lorsque je rentre à la maison, je dois attendre le petit déjeuner du souhour. Obligé de dormir après la prière du matin (5h30mn) pour me réveiller à 7 heures, donc très dur en vérité ». L’homme explique que parfois c’est difficile de finir les commandes. Ce qui est une source à 90% sûre de quelques problèmes avec les clientes (pour preuve, il m’a rappelé l’agitation des femmes tout à l’heure).

-Tu n’a pas vu leur caractère avant même le commencement du travail! Imagine-toi que l’une d’entre elles vienne trouver son complet inachevé après les deux semaines. Ne serai-je pas mort dans le film? Ce n’est pas du tout facile frère, on fait avec.

-Pourquoi prenez vous assez de pagne, sachant bien que vous ne pouvez pas les finir ?

-Non, réplique t-il, énergiquement. Nous les prenons parce que nous pouvons les finir. Seulement, il y a des imprévus, des circonstances qui font que nous ne les finissons pas et c’est ce que les clientes ignorent ou connaissent mais refusent d’accepter. Le problème principal, et elles le savent très bien, est celui du délaissement délestage. Les coupures à Bamako, sont intempestives, alors que nous travaillons avec du courant. Il faut être dans le métier pour le comprendre : une heure de coupure d’électricité peut jouer énormément sur notre emploi du temps. Parmi ces imprévus, on peut aussi avoir un voyage obligatoire, ou tomber malade. Voilà! Et mieux vaut arrêter de travailler pour se soigner que de s’entêter pour s’achever. Il arrive parfois qu’on refuse des pagnes quand on sait que les commandes ont atteint un nombre considérable, mais certaines clientes qui aiment bien ce qu’on fait nous obligent à le prendre avec cette astuce de nous filer une avance alléchante. « Qui n’aime pas l’argent ? » (rire), avant de continuer  : « cette avance nous oblige à finir le travail sinon c’est les prises de bec ».
Le couturier explique que parfois c’est difficile, des pagnes se perdent car sur une soixantaine de complets qu’il peut recevoir pendant le ramadan, plusieurs peuvent êtres identiques. La pression peut faire que le pagne de X soit remis à Y et vice versa. Si des clientes comprennent, pour d’autres ce n’est pas le cas, affirme t-il. C’est pourquoi nous faisons très attention avec les mesures et l’emplacement des pagnes. Bien qu’il ait déjà connu ce genre de situation, Hamed dit être optimiste même s’il sait qu’il faut s’attendre à tout dans ce métier. Parmi ses principes de travail, il ne reçoit plus de pagne à partir de 10 jours avant la fête de ramadan, car d’autres clientes attendent son approche pour envoyer leurs pagnes et ensuite imposer un bref délais.

J’ai pris congé du couturier qui nous a souhaité à tous un très heureux mois de jeûne.

A suivre…

 


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