Aminata, femme dans la peau d’une enfant, prisonnière de la résignation


Personne n’est responsable coupable. C’est tout simplement Allah qui le veut ainsi. Et tout ce que lui Allah fait est bon…

Aminata s’est mariée l’année dernière, à l’âge de quinze ans. Elle vit dans la région de Sikasso (Mali). Elle est actuellement à l’hôpital de son village car elle attend un enfant et c’est maintenant le moment de l’accouchement. Son enfant naîtra peut-être.

Se marier à quinze ans.
À en croire sa mère, elle l’a échappé belle. Maman lui a dit que deux ou trois ans de plus sans qu’elle ne soit mariée auraient été de trop… contrairement à sa grande sœur  qui a eu la « chance »¹ d’être femme au foyer à treize ans. Quinze ans c’est assez. A chacun son destin. C’est Allah qui l’a voulu et tout ce que lui Allah fait est bon², lui a dit sa mère.

Quand Aminata a eu ses premières règles et que les premiers signes d’une poitrine bientôt volumineuse avaient commencé à se faire remarquer, sa mère s’est mise à attendre le premier prétendant. Un mari. A l’époque, Aminata n’avait que douze ans. Un an après, toujours pas de prétendant. Puis quatorze ans, et toujours pas de prétendant ! Sa mère commençait à s’inquiéter. Personne ne voulait de son enfant ou quoi ? Certes, elle la trouvait  moins attirante que sa première fille, mais Aminata avait quand même des valeurs qui feraient d’elle une bonne épouse : courageuse, silencieuse et discrète, et surtout  très obéissante.

A un moment donné, les parents de la fille se sont demandés si elle ne s’était pas donnée à l’interdit avec un garçon du village. Lorsque c’est le cas, la jeune fille concernée s’attire automatiquement une malchance et peut ne pas avoir un mari assez rapidement, au risque de finir célibataire. Le soupçon s’était installé, la mère, qui ne savait plus sur quel pied danser, disait l’avoir pourtant prévenue : « ton corps appartient seulement à ton mari. Ne laisse personne d’autre te toucher ». Aminata, qui, par nature, parle peu, l’avait rassurée en quelques mots : « j’ai compris maman ». C’était dur pour la mère de voir sa fille non mariée à l’âge de quinze ans. Cette situation faisait d’elles deux le sujet principal des femmes du village. Mais à chacun son destin. C’est Allah qui l’a voulu et tout ce qu’Allah fait est bon, pensa la mère comme à son habitude.

Lorsqu’Ibrahim, un cultivateur, assez riche pour épouser autant de femmes qu’il le souhaite, s’est présenté chez les parents de la jeune fille pour exprimer son désir de faire d’elle sa troisième épouse, sa mère fut énormément soulagée. Sa fille allait enfin se marier, et de surcroît, à une personne assez respectée dans le village. Ibrahim était en effet propriétaire d’un important cheptel de plusieurs bœufs, en plus des 30 hectares de coton qu’il possédait. Aminata ne sera pas la première mais sa troisième épouse, il pouvait y avoir là une forme de  déception. Mais première, deuxième, troisième ou quatrième femme, en réalité cela n’a pas beaucoup d’importance se dit la mère. L’essentiel, songeât-elle encore, c’est d’avoir un mari et de ne pas oublier que tout ce que Dieu fait est bon.

Aminata ne voulait pas de ce mariage. Elle voulait simplement aller à l’école, c’est la seule chose qui l’intéressait. Mais son avis ne comptait pas. Son père lui a fait comprendre que côté études, pour une fille, c’était largement suffisant de savoir lire et écrire. Selon son père, Aminata devait prendre exemple sur sa mère, laquelle ne connaissait aucune lettre de l’alphabet. Cela n’affectait en rien son statut d’épouse soumise. De toute façon la décision était prise. Aminata dû donc quitter aussitôt les bancs de l’école pour son mariage, bien malgré elle. Elle dû se résigner à son sort, et se résigner à penser comme sa mère. Elle se dit alors que c’est Allah qui a voulu un tel destin pour elle et que tout ce que lui Allah fait est bon.

Le jour de son mariage, Aminata s’est sentie obligée de forcer le sourire pour faire plaisir aux siens. Le soir, elle est allée rejoindre un foyer nouveau. Elle découvrit un foyer où son quotidien n’était que souffrance, larmes et solitude malgré le monde qu’abritait la demeure de son mari. Une vie difficile à supporter pour elle, une enfance coupée net, la transition fut violente. Aminata s’est aussitôt retrouvée dans la peau d’une femme, mais bon, chacun son destin, c’est Allah qui l’a voulu ainsi et maman lui a maintes fois rappelé que tout ce que lui Allah fait est bon.

Cette grossesse qu’elle porte aujourd’hui la fatigue énormément. Elle se souvient du premier bébé de sa grande sœur et elle a peur. Un mois après sa naissance, le bébé avait rendu l’âme. Le jour de la mort de cet enfant, Aminata était à l’hôpital, elle avait entendu la matrone expliquer à sa mère que le bébé de sa sœur aînée était mort à cause de son petit poids dû aux conditions difficiles de sa naissance, son poids trop faible avait énormément joué sur sa santé. Avant d’ajouter que les entrailles de Bintou, moins développées à cause de son jeune âge, n’étaient pas prêtes pour accueillir un enfant. La mère d’Aminata, musulmane et très rattachée à la tradition, avait tout simplement répondu à la matrone que ce n’était pas une affaire de développement corporel. Pour explication, elle a donné en exemple de nombreuses filles du village qui ont fait des enfants à quatorze ou quinze ans, sans problème. En ce qui concernait sa fille Bintou, qui n’était pas le seul cas d’ailleurs, il ne fallait pas chercher midi à quatorze heures. C’est Allah qui l’a voulu, tout simplement, et tout ce que lui Allah fait, est bon.

Cela faisait plus d’une demi-heure qu’Aminata n’arrivait pas à enfanter. Elle enchaînait les contractions depuis longtemps, mais rien. Les femmes autour d’elles pensaient que ce n’était pas l’enfant qui refusait de sortir, c’était Aminata qui ne se donnait pas à fond. On l’encourageait mais toujours rien. Après beaucoup d’efforts, tout le monde a dû se rendre à l’évidence. L’enfant ne refuse pas de sortir. La fille se donne à fond. Le problème n’est pas là. Le bébé ne peut pas sortir parce que le bassin d’Aminata n’est pas assez large pour le laisser passer. Il faudra donc une césarienne pour éviter que le bébé ne meurt d’asphyxie. La crainte d’Aminata est énorme, elle est très angoissée. Si l’opération devait mal se passer, ce ne serait la faute de personne pensa-t-elle, car elle était maintenant dans la peau d’une résignée, aux formules remplies de bondieuseries. Ce ne serait ni la faute de sa mère, ni celle de son père. Ni de ce mariage forcé auquel l’on l’a soumise. Pas de responsables. Le destin. C’est tellement plus simple. C’est tout simplement Allah qui l’a voulu ainsi. Aminata n’a pas oublié les paroles de sa mère qui lui a toujours répété que tout ce que lui Allah fait est bon.
À la mémoire de tous les enfants victimes de mariage forcé !

#EndChildMarriage

 

Chance : Il s’agit là d’une contradiction. Une contradiction sous la forme d’une contrainte, vécue comme une injonction, qui est liée aux us et coutumes de l’entourage d’Aminata. La mère d’Aminata pense que sa fille n’a pas de chance parce qu’elle s’est mariée tard, à quinze ans ! Pour la mère d’Aminata, l’âge idéal du mariage c’est treize ans. En revanche, Aminata a conscience qu’elle n’a pas de chance, elle sait qu’elle ne devrait pas se marier si jeune, ni à treize ans, ni à quinze ans, encore moins à dix-sept ans. La « chance » ici, démontre à quel point certains parents ont la conviction qu’ils sont sur la bonne voie en mariant leurs enfants très tôt, ils n’imaginent pas d’autre avenir que celui-ci pour leur(s) fille(s).

Tout ce que lui Allah fait est bon: formule de bondieuserie très employée au Mali, pays majoritairement musulman, pour dire qu’il faut toujours se remettre à Dieu quoi qu’il nous arrive.

 


issbill

A propos de issbill

Appelle moi Iss Bill le Blacknegronoir. Auteur-compositeur-interprète malien, passionné de musique et de lettres depuis le bas âge, j’ai fini par me mettre au rap, à cause de son lien étroit avec la poésie, que j’adore aussi. Écriture & musique : voici en deux mots toute ma vie.

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