Aminata, femme dans la peau d’une enfant, prisonnière de la résignation


750 millions de filles et de femmes à travers le monde ont été mariées avant l’âge de 18 ans: Ce chiffre scandaleux publié par ONU femme n’épargne pas l’Afrique de l’Ouest. Dans plusieurs États Ouest africains, les pays à majorité musulmans surtout, (Tchad, Mali, Burkina, Sénégal, Guinée, Niger…), beaucoup de filles sont données en mariage avant cet âge. Le comble est que cette pratique est légalisée. Au Mali par exemple, la loi fixe l’âge du mariage de la jeune fille à 16 ans. Autrement dire, la loi autorise le mariage des filles mineures. Plusieurs parents, dans les zones rurales à leur tour, violent cette loi qui viole les droits des enfants, en mariant leurs filles à moins de 16 ans. Vous remarquerez qu’au Mali, des filles de 12, 13 ou encore 14 ans sont déjà femmes au foyer, bien qu’elles ne soient pas prêtes physiquement, moralement et financièrement. Obligées de consentir car la famille ou encore la tradition le veut. Sans autonomie, au sein d’une société qui les réduits au silence, les violences basées sur le genre ont pris le dessus. Madame Aichata Bocoum, présidente du conseil consultatif national des enfants et jeunes du Mali (CCNEJ-MALI), lors du lancement de la campagne sur la problématique du mariage des enfants et des mutilations génitales féminines, à la cité des enfants de Bamako le 31 octobre 2017, a révélé que sur les 55% de filles qui se marient avant l’âge de 18 ans au Mali, 15% sont mariées avant l’âge de 15 ans.  La situation est devenue presque banale. Les souffrances de ces filles n’ébranlent plus car la philosophie est la suivante: « c’est Allah qui le veut et tout ce qu’Allah fait est bon ».

C’est le cas de l’histoire de la petite Aminata qui m’a été raconté par son frère Moussa.

Aminata vivait dans la région de Sikasso(Mali) et avait été donnée en mariage à l’âge de quinze ans. Un an après, elle attendait un enfant et était sur le point d’accoucher. A en croire sa mère, elle avait échappé belle. Maman lui avait dit que deux ou trois ans de plus sans qu’elle ne soit mariée auraient été de trop, contrairement à sa grande sœur qui a été femme au foyer à l’âge de treize ans. Quand Aminata avait commencé à voir ses premières règles et que les premiers signes d’une poitrine bientôt volumineuse avaient commencé à se faire remarquer, sa mère s’était mise à attendre le premier prétendant. Un mari. A l’époque, Aminata n’avait que douze ans. Un an après, toujours pas de prétendant. Puis quatorze ans, et toujours pas de prétendant ! Sa mère avait commencé à s’inquiéter. Personne ne voulait de son enfant ou quoi ? Certes, elle la trouvait  moins attirante que sa première fille, mais Aminata avait quand même des valeurs qui feraient d’elle une bonne épouse : courageuse, silencieuse, discrète, et surtout  très obéissante. A un moment donné, les parents de la fille se demandaient si elle ne s’était pas adonnée à l’interdit avec un garçon du village. Lorsque c’était le cas, la jeune fille concernée pouvait, selon leur tradition, s’attirer automatiquement une malchance et pouvait ne pas avoir un mari assez rapidement, au risque de finir célibataire. Le soupçon s’était installé, la mère, qui ne savait plus sur quel pied danser, se disait l’avoir pourtant prévenu : « ton corps appartient seulement à ton mari. Ne laisse personne d’autre te toucher ». Aminata, qui, par nature, parle peu, l’avait rassurée en quelques mots : « j’ai compris maman ». C’était dur pour la mère de voir sa fille non mariée à l’âge de quatorze ans. Cette situation faisait d’elle le sujet principal des femmes du village. Mais, à chacun son destin. C’est Allah qui l’a voulu et tout ce qu’Allah fait est bon, se disait la mère.

Lorsque Ibrahim, un cultivateur, assez riche pour épouser autant de femmes qu’il le souhaite, s’était présenté chez les parents de la jeune fille un an après, pour exprimer son désir de faire d’elle sa troisième épouse, sa mère fut énormément soulagée. Sa fille allait enfin se marier, et de surcroît, à une personne assez respectée dans le village. Ibrahim était en effet propriétaire d’un important cheptel de plusieurs bœufs, en plus des 30 hectares de coton qu’il possédait. Aminata n’allait pas être la première mais sa troisième épouse. La fille ne voulait pas de ce mariage et demandait juste qu’on la laisse aller à l’école. Mais son avis ne comptait pas. Son père a essayé de lui faire croire que pour une fille, c’est largement suffisant de savoir lire et écrire. Selon lui, Aminata devait prendre exemple sur sa mère, laquelle ne connaissait aucune lettre de l’alphabet sans que cela n’affecte en rien son statut d’épouse soumise. De toutes les façons, la décision était prise. Aminata livrée à son sort, dû donc quitter aussitôt les bancs de l’école pour son mariage. Tout comme sa mère, elle se disait alors que c’est Allah qui a voulu un tel destin pour elle et que tout ce que lui Allah fait est bon.

Le jour de son mariage, Aminata s’est sentie obligée de forcer le sourire pour faire plaisir aux siens. Le soir, elle est allée rejoindre un foyer nouveau où son quotidien n’était que souffrances, larmes et solitude malgré le monde qu’abritait la demeure de son mari. Une vie difficile à supporter pour elle, une enfance coupée net, la transition fut violente. Aminata s’était aussitôt retrouvée dans la peau d’une femme, parfois violentée physiquement ou sexuellement par son mari qui avait réussi à se payer le silence des parents de la fille à travers les cadeaux quotidiens qu’il leur faisait. Elle en souffrait mais bon, à chacun son destin, c’est Allah qui l’a voulu ainsi et maman lui a maintes fois rappelé que tout ce qu’Allah fait est bon.

Cette grossesse qu’elle a finie par porter la fatiguait énormément. Elle s’était souvenue du premier bébé de sa grande sœur et la peur s’était emparée d’elle. Un mois après sa naissance, le bébé avait rendu l’âme. Le jour de la mort de cet enfant, Aminata était à l’hôpital et avait entendu la matrone expliquer à sa mère que le bébé de sa sœur aînée était mort à cause de son petit poids dû aux conditions difficiles de sa naissance. Son poids trop faible avait énormément joué sur sa santé. Elle avait ensuite ajouté que les entrailles de Bintou (c’est ainsi que s’appelle la sœur ainée d’Aminata), moins développées à cause de son jeune âge, n’étaient pas prêtes pour accueillir un enfant. La mère d’Aminata, musulmane et très rattachée à la tradition, avait tout simplement répondu à la matrone que ce n’était pas une affaire de développement corporel. Pour explication, elle a donné en exemple de nombreuses filles du village qui ont fait des enfants à quatorze ou quinze ans, sans problème. En ce qui concernait sa fille Bintou, qui n’était pas le seul cas d’ailleurs, il ne fallait pas chercher midi à quatorze heures. C’est Allah qui l’a voulu, tout simplement, et tout ce que lui Allah fait, est bon.

Pendant plus d’une demi-heure, Aminata n’arrivait pas à enfanter. Elle enchaînait les contractions depuis longtemps, mais rien. Les femmes autour d’elles pensaient que ce n’était pas l’enfant qui refusait de sortir mais plutôt Aminata qui ne se donnait pas à fond. On l’encourageait mais toujours rien. Après beaucoup d’efforts, tout le monde avait dû se rendre à l’évidence. L’enfant ne refusait pas de sortir. La fille se donnait également à fond. Le problème n’était pas là. Le bébé ne pouvait pas sortir parce que le bassin d’Aminata n’était pas assez large pour le laisser passer. L’ultime recoure était donc une césarienne pour éviter que le bébé ne meure asphyxié. La crainte d’Aminata devint énorme. Elle s’est quand même dit que si l’opération se passait mal, ce ne serait la faute à personne car elle était maintenant dans la peau d’une résignée, aux formules remplies de bondieuseries. Ce ne serait ni la faute de sa mère, ni celle de son père. Ni de ce mariage forcé auquel on l’a soumise. Pas de responsables. Le destin. C’est tellement plus simple. C’est tout simplement Allah qui l’a voulu ainsi. Aminata n’a pas oublié les paroles de sa mère qui lui avait toujours répété que tout ce que lui Allah fait est bon.

J’étais déboussolé à la fin du récit. La césarienne s’est bien passée ? Demandais-je tout inquiet. Malheureusement non, répondit Moussa avant d’ajouter : « partagez l’histoire de ma petite sœur un peu partout s’il vous plaît. Je n’ai pas pu la sauver de cette situation mais j’ai foi que son histoire peut être la hache pour briser les chaines qui maintiennent ces millions de filles et femmes qui croupissent sous le poids des violences au sein de leur communauté ».

Je ferai de mon mieux Moussa !

Merci, répondit-il.

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