Les dents stridentes du ramadan (troisième partie) 4


Muézzin annonçant l'heure de la rupture du jeûne. Flickr

Muezzin annonçant l’heure de la rupture du jeûne. Flickr

Les milles et une bouffe de la rupture

On vérifie sa montre chaque dix minutes. Il est presque 18 heures, enfin. Les visages s’illuminent. On jette un coup d’œil de temps à autre vers la cuisine où maman, aidée de quelques filles de ménages, s’active pour la préparation du repas. La journée à été pénible avec son soleil accablant. On en parle partout comme si jeûner était une compétition. Fier de soi-même, on se tape la poitrine, en se permettant de dire à ceux qui n’ont pas jeûné qu’ils sont de gros vauriens comme Ali qui était en pleine discutions instantanée hier jusqu’à trois heure du mat avec sa Juliette Fatim. Ali avait répondu à son frère Boubacar, alors que ce dernier lui avait demandé de se lever pour le souhour : « Je ne pourrai pas jeûner aujourd’hui, wallahi, je ne me sens pas bien » alors qu’il n’a rien. Ali sait que, même s’il n’est pas en carême, les milles et une bouffes de la rupture ne lui échapperons pas. Boubacar, lui, a passé l’épreuve de la journée, il a déjà pris son bain. Serein, pour le festin qui étouffera enfin sa faim. Le père, assit sur un tapis en face du tablier qui accueillera le repas, égraine son chapelet. Dix huit heures vingt cinq. La joie se ressent sur les visages. On sait que le muezzin ne tardera pas à donner le « coup d’envoi ». Le visage du père est interrogateur. Que fait sa femme jusqu’à présent ? Il y a-t-il un souci avec les milles et une bouffe ? Il va falloir en tout cas qu’elle se dépêche, sa patience a des limites. Voyons, tout cela veut dire quoi ? C’est l’heure de dire à l’estomac de dégager du talon et jusque là, elle fout quoi de bon ? Ce n’est pas du tout islamique ces manières là ! Il était prêt à extérioriser toutes ces pensées afin que sa femme se dépêche, lorsqu’enfin…

Les milles et une bouffe arrivaient

Fleuve de lait et de Bouillie de mile par ici. Tonne de Poulets rôtis par là. Attiéké de bonne qualité venu tout droit de la Côte d’Ivoire. Soupe de patte de bœuf, pain kilométrique et riz à la sauce « fakohi». Kebab, et Chawarma pour ajouter une touche européenne au repas. Les fruits aussi ne manquaient pas au rendez vous. Plusieurs grappes de banane douce à gauche, ananas et dattes communément appelé « tamaro », à droite. Et pour couronner le tout, un bon lot de breuvage composé d’eau glacé, de tisane, jus de gingembre, de bissap et un casier de sucreries (jus de pomme, coca cola, sprit, fanta, selon les goûts de chacun.) Ils diront que j’exagère! mentir? je connais pas. Je suis en jeûne moi, vous croyez quoi?
Enfin, il est l’heure. Le muezzin à commencé à déchirer l’atmosphère de sa voix puissante et mélodieuse. Tout le monde est content. On va enfin faire subir aux milles et une bouffe le massacre tant attendu.

Première mi-temps
Elle n’est pas aussi tendue que le mot. Des verres d’eaux traversent les gorges pour commencer. Quelques dattes sont bien bouffées. On se balance des astuces afin de mieux jouer la deuxième mi-temps qui se caractérise par le faite de bien beaucoup manger.
– Frère, je te conseil de boire d’abord une bonne tisane de kenkelibaa. Tu verras, cela te ferra bouffer comme quatre.
– Ah bon ! Merci pour cette astuce mon frère.
C’est avec du bon kenkelibaa bien chaud, accompagné de froufrou  que la première mi-temps s’achève.
Deuxième mi-temps
Elle commence après la prière du crépuscule. « Des galamans» font des vas et vient entre la bouche et un gros récipient contenant la bouillie de mille. On boit et boit encore sans modération et sans regarder le voisin. On adore bien cette bouillie que maman a faite. Une fois vidé, on se précipite sur le thermos. Il peut contenir quatre à cinq litres d’eau chaude et est à la porté de tous. Lipton, lait concentré, nescafé se mélangent selon les préférences de chacun pour se retrouver ensuite au fond des estomacs. Cette deuxième partie ne peut se jouer sans le délice numéro un du Malien. Vous avez deviné ce que sait ? « le thé». Un bon premier se fait avaler à coup de chlrrrrrrrrrrrrrr, avant d’attaquer les fruits (surtout la banane douce) pour ensuite faire une nouvelle pause. Le match continuera après la deuxième prière du soir.

Prolongation

Au retour de la mosquée, on se repose un tout petit peu. Une quinzaine de minute après, le coup d’envoi est donné à nouveau. Cette dernière partie est encore plus tendue que la deuxième. Les ventres prennent du volume. On s’empiffre tellement que le chawarma va dire à l’attiéké : vient bro, il y a encore de la place. Le poulet regarde le poisson et lui dire bien où quoi frère ? Allez place toi de ce côté. Une véritable fraternité alimentaire dans le ventre du jeûneur. Pendant que les aliments lourds se réfugient dans l’estomac, d’autres arrivants, plus légers, s’écrient tout poliment :
– On peut passer s’il vous plait ? On va directement dans le sang, nous.
Les ventres sont pleins pendant que la bouffe traîne encore. On veut en rajouter mais on est rassasié. Marcher devient tout un problème.

Je suis arbitre auto-proclamé : carton jaune !  Mois du « manger comme jamais » ou de modération ?

Mon objectif ici n’est pas de faire le prêcheur tout en essayant de m’ériger en donneur de leçons, mais je crois qu’il est important qu’on appelle les choses par leur nom. Le gaspillage est le quotidien de beaucoup de Maliens. On tient compte de sa faim momentanée pour préparer plus qu’on ne peut finir. Du coup, pour nombreux, le ramadan signifie manger sans retenu au repas de l’Iftar (rupture du jeûne) parce qu’on a pas mangé de toute la journée. Oubliant du coup que le but de ce mois est de nous faire passer une épreuve : celle de la modération. C’est regrettable. Les poubelles sont les plus grandes bénéficiaires, puisqu’elles se réjouissent de savoir qu’à chaque rupture, elles seront pleines. Le ramadan n’est pas le mois du gaspillage. Évitons l’excès. Pensons aux autres. Au-delà d’une épreuve religieuse, ce mois est un aperçu de ce que beaucoup de démunis vivent au quotidien. Un mois pour certains, égale douze mois pour d’autres. Alors modération, modération, modération ! Salam alaykoum.

 

Explication des mots en rouge.

Kenkelibaa: tisane africaine.

Bro: Contraction de l’anglais brother signifiant frangin, frère.

Fakohi: Sauce très consommée au Mali, fait à basse de poudre d’une feuille appelé « sonfonboulou »

Froufrou: Petits gâteaux sous forme de boulette, fait à base de mile. Grillé parfois avec de l’huile industrielle où avec du beurre de karité.

Galaman:  Corps d’une semence plantée pendant l’hivernage (tout comme la calebasse).Une fois le contenu consommé, le reste, sous forme de louche, sert a boire la bouillie. Aujourd’hui nous avons des galamants en plastiques.

Chlrrrrrrrrrrrrrr : Bruit qui se fait entendre quand on boit du thé chaud en tirant doucement pour ne pas se brûler la langue


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